VIOL VICTIME VICTOIRE
mon viol dure depuis treize ans. Et il continue...
Vidéo réalisée par Alexandre Dinaut
Il ne faut pas se tromper de victime ! A l’heure où la campagne des présidentielles s’enlise dans certains débats mineurs, sinon surréalistes, le statut des victimes en France demeure le parent pauvre, pauvre jusqu’au scandale, parmi les statuts accordés dans les autres pays occidentaux.
L’envoi par Eve LEBRUN d’une lettre ouverte aux candidats à la présidentielle fera-t-il bouger les choses ?
Le 12 juin 1998, Eve LEBRUN, alors âgée de dix-neuf ans, était agressée et violée avec actes de barbarie dans la forêt de Raismes.
Aux souffrances physiques et morales de la victime se sont ajoutés un cursus d’études brisé net, le renoncement forcé à une carrière, les soins psychologiques répétés d’année en année, les incapacités temporaires de travail, une vie sentimentale toujours accidentée, une vie professionnelle difficile, en dents de scie, à cause d’un déficit fonctionnel permanent…
Vie brisée que l’on pourrait résumer, en empruntant au langage judiciaire, d’une formule à la fois dérisoire et terrible : une perte de chance. Chance de mener une vie sentimentale, sexuelle et professionnelle harmonieuse, à la hauteur des rêves et des ambitions qu’Eve LEBRUN pouvait nourrir…jusqu’à ce jour terrible du printemps 1998.
Quatorze ans après les faits, alors que l’un de ses agresseurs s’apprête à sortir de prison, la cour d’appel de Douai vient de statuer, définitivement, sur les réparations concédées à la jeune femme. Un arrêt du 7 juillet 2011, arrêt qui divise d’un facteur cinq les demandes raisonnables d’indemnisations et de réparations formulées par la défense de la jeune femme pour sa « perte de chance ».
Cet arrêt définitif de la Cour de Douai répond à l’appel que le Fonds de Garantie des Victimes et Actes de Terrorisme et des autres infractions avait interjeté contre une précédente décision de cour, plus favorable à la victime, quoique encore fort en dessous des préjudices subis. Un Fonds de garantie qui, dans sa proposition, détaille et minimise (on n’ose employer le mot « estime ») d’une manière inhumaine et glaçante les souffrances et les handicaps d’Eve LEBRUN. Tombant au cours des années de Charybde en Scylla, la jeune femme a vécu le déroulement de son combat comme un inexorable déni de justice et de son statut de victime.
Cette affaire pose à nouveau un problème dont les candidats en campagne, dont bientôt le candidat élu, seraient bien inspirés de s’emparer. Que l’on sache, jusqu’à preuve du contraire, le Fonds de Garantie des Victimes n’est pas une entreprise. Il n’investit pas, et surtout, il ne fait pas l’aumône. Il redistribue de l’argent aux victimes, il compense, et dans une certaine mesure, répare les dégâts. Après la perte, il propose, c’est la moindre des choses, un gain de chance. On n’ose penser qu’il puisse jouer, abuser de cette disposition psychique commune à toutes les victimes : une certaine honte de devoir demander des sous, et, devant les réticences, de devoir mettre à nu tous ses handicaps, de les transformer en des négociations que le système rend âpres ! Avec trop souvent, une fois tous les recours épuisés, le sentiment d’être victime une deuxième fois. Certes, pour le coup, la somme accordée par la justice à Eve LEBRUN ressemble à une aumône !
Le système… Il fonctionne avec des normes, alors que l’agression barbare ou le terrorisme sont… hors normes. Quelles normes ont du sens lorsque l’on voit cent ou mille fois mieux réparé le discrédit moral jeté sur un homme d’affaires que le basculement d’une vie tel que celui d’Eve LEBRUN.
Pour elle, il ne reste plus guère que le recours à la présidence de la République. Et la pression que pourraient exercer la presse et l’opinion publiques. Au-delà de son cas, c’est pour une meilleure indemnisation des victimes que la jeune femme veut se battre. La France ne saurait plus se contenter d’être lanterne rouge en ce domaine crucial.
par Jean-Pierre Maurel, écrivain
Viol : l'appel de Clémentine Autain
dans le Nouvel Observateur
"France 2 diffusera à la rentrée un documentaire évènement sur le viol. "Le Nouvel Observateur" et l'agence Capa sont associés à cette émission. Parallèlement à la diffusion de ce film sur France 2, le Nouvel Observateur publiera un Manifeste."
Clémentine Autain, août 2012
Ces actions sont importantes et concrètes. Utilisons-les car cela fera avancer forcément plus les choses, plus rapidement.
Le Manifeste se veut aussi persuasif et utilisera le même procédé que pour le Manifeste des 343 salopes paru dans le Nouvel Observateur le 5/04/1971, pétition pour réclamer le droit à l'avortement.
Vous pouvez connaitre les détails concernant ces actions en suivant le lien vers l'article du Nouvel Observateur sur Clémentine Autain :
http://tempsreel.nouvelobs.com/societe/20120711.OBS6807/viol-l-appel-de-clementine-autain.html
→ INTENTION :
Merci de nous faire parvenir 3 jolis portraits de vous pris de la moitié du buste jusqu’en haut, regard droit face caméra, sur fond neutre de préférence sombre. Ces photos viendront s’ajouter aux dizaines et dizaines d’autres photos de femmes.
Objectif de cette multiplication de photos : retrouver dans le film aussi la sensation de nombre, rappeler que le viol est un acte effroyablement banal et massif, restituer l'idée que ces 6/7 femmes interviewées ne sont pas seules, qu'elles sont accompagnées par toutes les autres qui elles aussi ont décidé de briser le silence, combattre le viol en se rendant visibles toutes ensemble, de ne plus avoir honte car c'est à l'agresseur d'avoir honte, de porter ce manifeste pour interpeller les pouvoirs publics et la société toute entière pour favoriser l'émergence de la parole (10% seulement des femmes portent plainte. Seuls 2 ou 3% de ses plaintes donnent lieu à un procès).
→ MARCHE À SUIVRE :
Veuillez nous joindre remplie et signée la “cession de droits d’exploitation de photographies” en pièce jointe à l’adresse postale ci-dessous. Il est souhaitable d’avoir une photo sur un fond uni plutôt sombre pour que vous ressortiez. Si vous avez le choix, prenez la photo avec un appareil photo numérique plutôt qu’avec un téléphone portable : les images seront agrandies et doivent être nettes, de la meilleure qualité possible. Soyez naturelle, vous même, souriante ou pas selon votre envie.
Veuillez faire parvenir ces photos à Andrea Rawlins arawlins@capatv.com et la “cession de droits d’exploitation de photographies” à l’adresse suivante : Andrea Rawlins CAPA Presse 80 rue de la Croix Nivert 75015 Paris.
Comme vous le savez, parallèlement à la diffusion de ce film sur France 2, le Nouvel Observateur publiera le Manifeste.
Vous pouvez donc confirmer que vous êtes signataire en envoyant vos nom, prénom, âge et profession précédés de la mention “Je soussignée PRÉNOM+NOM confirme être signataire du manifeste du Nouvel Observateur contre le viol” à l’adresse suivante : violmanifeste@nouvelobs.com.
→ À SAVOIR :
Cet email prendra en compte officiellement votre signature dans le manifeste qui sera diffusé dans le Nouvel Observateur. Il est a priori possible de signer jusqu’à la fin du mois d’Octobre.
SIGNEZ LA PÉTITION
À vous qui voulez changer le monde...
Victime levez-vous !
Nous sommes nombreuses et nombreux a avoir subi des violences sexuelles, les chiffres parlent d'eux-mêmes :
- Au moins 25 000 cas de viol chaque année
- Un peu plus de 8.000 seulement sont recensés "officiellement" (Reportage, juillet 2000, ARTE)
- 3 % des Français déclarent avoir été victimes d'inceste, soit près de 2 millions de personnes(Association Internationale des victimes de l'inceste, sondage commandé à l'institut IPSOS)
Il faut donc impérativement se pencher sur ce problème aux conséquences humaines bien trop graves qu'est la gestion des délais, de façon à libérer celles ou ceux qui ont eu le courage de porter plainte pour que l'horreur s'arrête avec eux. Il faut aussi revoir la façon d'anticiper, d'estimer et d'appliquer les indemnisations faites aux victimes.
Essayons de construire un futur où la France donne véritablement les moyens à sa justice.
Les mesures proposées ci-dessous, tendent à construire une base plus solide pour qu'enfin les victimes de viol ou d'inceste soient déchargée le plus possible de ce que génère un dépôt de plainte - l'enquête ; l'instruction du dossier ; le ou les procès en Assises ; les démarches pour obtenir réparation au travers d'une indemnisation juste - contrat passé antre la victime et la justice.
Ce contrat « tacite » doit être honoré par les deux parties (la victime et la justice), et suppose une protection totale de la victime de la part de la justice, étant donné ce que la victime engage d'elle-même en décidant de déposer plainte. Le dépôt de plainte est là pour soi en tant que victime bien moins que pour les autres. Le dépôt de plainte est une chose précieuse, il faut autant la protéger en protégeant les victimes qui portent plainte.
En vertu de quoi nous proposons ces mesures :
1- Des moyens humains supplémentaires pour les pouvoirs publics (Police, Justice) afin :
- d'éviter une prise en charge tardive des enquêtes
- d'éviter une reclassement d'un crime (car le viol est un crime) en délit
- de réduire les délais d'instruction
- de réduire les délais de jugement
- de réduire les délais des procédures d’indemnisation
2- Plus de « correctionnalisation » des crimes sexuels, et grâce à la première proposition de mesures, établir un jugement des crimes sexuels en cour d'Assises uniquement.
3- Des moyens financiers supplémentaires pour la prise en charge matérielle, médicale, psychologique et juridique des victimes :
- pour une mise en place de locaux à proximité des commissariats en vue d’un meilleur accueil après leur dépôt de plainte, à l'aide d'une prise en charge médicale, sociale pour permettre à la victime d'être aidée et conseillée sur ses droits, démarches.
- pour une prise en charge psychologique une fois que la victime quitte ces locaux, afin de lui éviter d'être seule face à une réalité qui la dépasse, après s'être mise à nue et avoir déclaré le crime subi, toutes choses qui génèrent chez la personne des sentiments de honte, de culpabilité et de dégoût de soi qui ne lui permettent pas de repartir sereinement.
4- Une formation spécifique pour des professionnels des secteurs social, judiciaire, médical, éducatif à une réelle prise en charge des victimes et une prise en compte plus juste des faits qu'elles ont subis.
5- Une enquête systématique à la suite des plaintes pour crimes ou délits contre la personne.
(Cette requête est demandée dans la pétition de « Viol, la honte doit changer de camp- Elle résonne très vivement pour ma part, étant donné les circonstances du début de l'enquête sur le viol que j'ai subi. Je la propose donc également, car sa pertinence et sa justesse de propos sont assez parlante pour que je ne reformule pas cette proposition).
6- Une réforme de fond sur le principe de l’INDEMNISATION : révision des « barèmes » et obligation des C.I.V.I. de respecter et appliquer les décisions rendues par les juridictions antérieurement saisies, sans diminuer les indemnités précédemment allouées au prétexte d’un règlement par un fonds de garantie financé par les deniers publics.
Je veux pouvoir me réveiller dans un monde où celles et ceux qui sont torturés, violés, violentés, sont respectés dans leur statut de victime.
379 personnes ont signé la pétition.
Ils parlent de notre action
et nous les en remercions !
Marianne
Édition du 23 juin 2012
France Bleu Nord
Émission du 23 mars 2012
La Voix du Nord
Édition du 14 mai 2012
l'Observateur du Valenciennois
Vous voulez nous contacter pour témoigner sur votre vécu ou laisser un commentaire ?
Lettre ouverte aux candidats à l’élection présidentielle
par Eve Lebrun
Madame, Monsieur le candidat à l'élection présidentielle,
Je vous écris car j'ai bon espoir de vous faire réagir sur une période de ma vie qui me hante toujours. Cette lettre est une requête qui, si vous la jugez acceptable, pourrait être profitable pour tout à chacun.
Dans un premier temps, je vais vous raconter mon histoire, vous en relater les faits et dégager deux points principaux, sujets primordiaux de ma requête.
Ces deux points sont : les délais de la justice et ses conséquences, et la considération des victimes dans leur indemnisation.
Car je suis une victime. Celle d'un viol avec acte de tortures et de barbaries.
A 19 ans, le vendredi 12 juin 1998, dans la foret de St Amand, à Raismes Sabatier, dans le département du Nord, j'ai malheureusement été victime d'un viol, avec acte de torture et de barbarie.
J'ai porté plainte immédiatement, convaincue par ma famille que la justice ne pouvait se faire sans cette démarche qui se révèle au final du domaine de la bravoure. Alors que vous venez de vous faire violenter, faire face à des gens qui vous bousculent verbalement et vous soupçonnent de mentir est une épreuve traumatique difficile à vivre, sans oublier l'acte invasif et violent de la collecte des indices à même le corps.
La plainte déposée dans la douleur et le mépris, l’enquête devait commencer. Mais elle fut abrégée rapidement fautes d’indices et de témoignages. Il n’y a pas de doute pour moi que cela résultait de la mauvaise prise en charge judiciaire des actes que j'avais subi, puisqu'il a fallu 24 heures aux gardiens de la paix pour se rendre enfin sur les lieux du crime. Entre temps, la pluie était passée par là. Les premiers indices furent alors peu utiles pour découvrir la vérité car les possibles empreintes et traces ADN furent effacées, comme les chances de retrouver mes agresseurs.
Il aura fallu trois ans pour que mon affaire ait une suite.
En 2001, donc, une instruction démarre aux vues des aveux de suspects et de témoignages à charge. Cette instruction durera trois ans, durant lesquelles j'ai dû effectuer des démarches toujours difficiles mais néanmoins nécessaires lorsque l'on est victime de tels actes : reconnaissance directe des voix, reconstitution, expertise psychologique....
Trois longues années, pour aboutir à un procès en cour d'assise, à Douai, fin octobre 2004, qui devait durer trois jours mais qui en demanda finalement cinq pour pouvoir entendre les nombreux témoignages sordides.
Ce fût un calvaire, une piste similaire à celle que j'empruntais jadis, celle qui mena à la mort de l'âme, au dégoût de soi et de la vie. L'impression d'être de nouveau violée, d'être salie en public, puisqu'il m'a fallut renoncer au huis clos pour l'aberrante raison que je demandais à être accompagnée par mes parents et l'homme qui partage ma vie depuis février 2001.
Après quelques jours d'attente insoutenable, les trois suspects, condamnés à la cour d'assise de Douai, décidaient de faire appel, c'était le 10 Novembre 2004.
Je n'ai pas supporté le présage macabre d'un deuxième procès qui m'effrayait jusqu'à vouloir renoncer à vivre. Ma tentative ayant échouée, j'ai commencé une thérapie intensive à la clinique de repos psychiatrique de Ryonval où j’ai pris de nouveau conscience que j'aimais la vie mais qu'il me fallait des armes face à l'horreur qu'elle peut générer.
Les délais stipulés par la justice en matière d'appel dans ce cas de figure, sont de une année. Pourtant il a fallu attendre décembre 2006, deux ans donc, pour qu'à nouveau le procès arrive avec son lot d'horreurs.
Ce fût de nouveau terriblement difficile à vivre, d'autant qu'il est apparu qu'il y avait trop de doute par rapport à un des condamnés, et que, comble de l'abomination, un des témoins à charge de cette personne condamnée trop vite, aurait dû lui-même être au procès comme suspect.
Je n'ai pas eu la force d'envisager une nouvelle instruction et un autre délai supplémentaire avant la fin de ce supplice indécent.
Je ne vivais plus depuis 1998, je survivais, et je ne pouvais pas me dire que ça allait encore continuer.
J'ai accepté le verdict où l'un des suspects fût acquitté, car il n'y avait pas de certitudes et les témoignages à charge ont été déjoués pendant les dernières minutes du procès, par les avocats de la défense. Les témoins cherchaient à se venger.
Mon avocat m'a alors assuré que le reste se ferait très rapidement. Je devais rencontrer un expert psychiatre, afin de statuer sur mon état psychologique sur une possible reconstruction.
Cela devait être réglé au maximum dans les deux ans après le dernier procès. C’était sans compter sur un changement de loi, qui a suspendu les dossiers de septembre 2008 à mars 2009.
Durant l'été 2009, mon avocat a préféré renvoyer ses conclusions afin que le dossier soit traité plus vite, pensant que les dossiers antérieurs à la réforme seraient traités plus tardivement.
La requête a donc été présentée deux fois à la Commission d'Indemnisation des Victimes d'Infractions (CIVI) de Valenciennes. En janvier 2010, n'ayant toujours pas de nouvelles, je me suis rendue à l'Aide aux victimes de ma ville. Les personnes que j'ai rencontrées, qui m'ont soutenu que le délai était hors-norme, m'ont aidée à savoir pourquoi nous n'avions toujours pas de date d'audience. La réponse a été aussi absurde que déchirante. Mon dossier avait été perdu !!! Oui perdu, comme on perdrait ces clés. Il avait été envoyé deux fois, et pourtant aucune trace, ni écrite, ni numérique. Mon avocat a tout de suite envoyé une nouvelle copie de la requête.
L'audience se déroula le 18 mai 2010, nous eûmes une réponse le 27 mai 2010. Soit 3 ans et demi après la clôture du second procès !
Le fond de garantie et moi-même avions un mois pour un recours en appel. Le 29 mai, je savais que je ne ferais pas appel, je le confirmais par une lettre le 3 Juin 2010. Le dernier jour pour faire appel était le 25 juin 2010. Le fond de garantie, bien que n’ayant apparemment pas de retard dans ses dossiers, a annoncé son recours en appel le 25 juin 2010. Mon avocat m’avait dit qu’il ne pensait pas qu’ils attendraient le dernier jour. C’est étrange comme le temps coule, 13 jours plus tôt, cela faisait 12 ans.
Le pire, c’est lorsque j’ai reçu la lettre me précisant les conclusions du fond de garantie. Ce fut une énième épreuve : tout portait à croire que ce que j’avais vécu n’était pas si grave, que ce que ça m’a volé (Ma jeunesse, ma vie de tous les jours, mes nuits sans insomnies, mes nuits sans cauchemars, ma vie de maman, ma vie professionnelle, ma vie de couple normale) est insignifiant. Les termes de la justice, tranchants comme un couperet, précisant que le fond de garantie faisait appel, je cite, « à l’encontre de Mademoiselle Lebrun ». Cet organisme, rabaissant ma souffrance au rang de petite blessure de la vie, m’inoculant le sentiment de culpabilité, ne se souciait guère de me rajouter des mois d’attente, du respect de ce que j’avais vécu.
Lorsque j'ai rencontré Me C. qui travaille au SPIP, à qui je devais faire part de mon opinion sur une demande d’autorisation de sortie d’un des condamnés, j'appris alors une nouvelle qui m'étrangla sur place : il allait sortir en mai 2012, nous étions fin d'année 2010, j'étais encore soumise au bon vouloir de tout à chacun dans les différentes strates de la justice vivant au ralenti. N'y a-t-il pas là comme une anomalie ? Je devais, pour pouvoir obtenir réparation de mes plus belles années volées, attendre 13 ans pour avoir enfin le verdict final.
Après deux reports de date demandées (et acceptées) par le fond de garantie, arriva enfin le jour où tout se concluait pour la dernière fois : le 8 juin 2011, soit 13 ans et presque un mois après ce jour maudit où ma vie fût enchainée à ces instants de 1998, ces instants pendant lesquels la perspective de mourir paraissait plus douce.
Je veux pouvoir me réveiller dans un monde où celles et ceux qui sont torturés, violés, violentés, soient respectés dans leur statut de victime.
Cela passe par des changements notamment en matière de délais. Mais aussi par une prise de conscience de l'horreur qui est vécue lors d'un viol, et par-là même prendre en considération la victime par un comportement humain, que ce soit dans les termes employés, dans les décisions prises, ou dans l'indemnisation censée réparer tant de choses après ces treize années infernales. Les années perdues, la carrière avortée, les études hachées, l'impossibilité d'évoluer réellement, l'infinie tristesse de comprendre sa propre envie d'être mère, et de l'impossibilité de l'être pendant de longues années.
L'indemnisation est censée être juste pour pouvoir réellement réparer tout ce qui a été balayé par un crime. Ce n'est pas le cas pour les petits, ceux qui n'ont pas la première page dans les magazines, et nous ne sommes victimes que de viol, il est certain que de se voir dérober de l'argent et ses biens par des banques est beaucoup plus grave, l'ironie n'est pas qu'une forme d'humour, c'est la cynique réalité.
Depuis que c’est arrivé, je tente de me reconstruire, en vain. La justice a quadrillé ma vie de dates incontournables et d’attentes infinies. J’ai raté mon DEUG d’Histoire, ma Licence d’Arts et Culture en théâtre, à cause de ce que mes agresseurs m’ont fait subir, à cause des procès et des délais interminables de la justice. Moi qui suis victime, j’ai dû me ranger à une patience que je n’avais pas. J’ai dû attendre et je ne pouvais pas, pendant toutes ces années, construire quoi que ce soit. J’ai du être serveuse, assistante d’éducation, et bien d’autres métiers encore pour m’en sortir. Mais hélas je n’ai pu construire quoi que ce soit de solide professionnellement. Je n’ai aujourd’hui aucune compétence reconnue. Je suis obligée de me justifier en permanence de mes états d’angoisse ou autre, de mes problèmes de mémoire, dû notamment aux médicaments que j’ai été obligée de prendre pour m’en sortir, si l’on peut appeler cela comme ça.
Je suis en colère de voir que, malgré l’horreur de ce que j’ai subi, on m’a fait attendre, on m’intimait le sentiment d’être juste un dossier. Comment peut-on s’enorgueillir de donner la justice, quand on laisse les victimes de l’injustice sur le pavé ?
Je suis épuisée de ne pas avoir eu l’opportunité de construire une vie normale, je ne fais que commencer à l'âge de 32 ans. Mes amis autour de moi ont commencé à construire leur carrière depuis longtemps, ils ont eu des enfants, et je les regarde en me disant que ça pourrait être ma vie, depuis quelques années déjà.
Ne croyez-vous pas que c’est bien trop, 13 ans ? Ne croyez-vous pas que ce n’était pas à moi de souffrir de ces délais ? Pourquoi ceux qui ont brisé ma vie peuvent compter sur la justice pour appliquer l’incompressibilité de leur peine, alors que moi je ne peux apparemment pas compter sur la justice pour m’épargner ? N’y a-t-il pas là un énorme problème ?
Malgré que je sois une victime, je ne me suis sentie en prison durant ces treize années.
Il faut se pencher sur ce problème aux conséquences humaines bien trop graves qu'est la gestion des délais, de façon à libérer celles ou ceux qui ont eu le courage de porter plainte pour que l'horreur s'arrête avec eux. Il faut aussi revoir la façon d'anticiper, d'estimer et d'appliquer les indemnisations faites aux victimes.
Je fais appel à votre envie de construire une France plus juste, une France qui prend soin de ses victimes et qui pour cela donne les moyens à sa justice.
Gouverner, c'est maintenir les balances de la Justice égales pour tous
Franklin D. Roosevelt
©ViolVictimeVictoire.fr - Eve Lebrun 2012
site réalisé par Renaud Laithienne



